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Pr Noureddine Yassaa, Directeur du Centre de développement des énergies renouvelables : «Le programme national des énergies renouvelables est en bonne voie»

En Algérie, au vu des atouts qu’elle recèle en matière de gisements solaire, éolien, géothermique, bioénergétique et autres, la transition vers un modèle énergétique propre, durable et résilient est possible et à portée.

Les innovations et les solutions technologiques vertes existent bel et bien dans tous les secteurs. Le défi reste dans la contextualisation de leurs utilisations, l’accélération de leur diffusion et leur déploiement à grande échelle. Cependant, il ne s’agit pas d’une transition purement technique, mais plutôt d’une transition sociotechnique dans des secteurs multiples, pas uniquement dans l’électricité qui vient juste en amont, mais également dans le transport, l’agroalimentaire, le chauffage, la climatisation, le froid et le bâtiment.

Accélérer le processus de diffusion et de commercialisation de l'innovation dans le renouvelable est une nécessité impérieuse que le premier responsable du CDER, le professeur Noureddine Yassaa, compte bien mettre en oeuvre.

 

L’ACTUEL : La consistance du programme en énergies renouvelables à réaliser pour les besoins du marché national sur la période 2015-2030 est de 22.000 MW, dont plus de 4.500 MW seront réalisés à l'échéance 2020. Estimez-vous que cet objectif est en train de se concrétiser sur le terrain ?

Pr Noureddine Yassaa : Il y a lieu d'abord de faire un bilan de ce qui a été réalisé à ce jour dans le domaine du déploiement des énergies renouvelables dans notre pays. A ma connaissance et selon les données que nous avions pu collecter au niveau du CDER, l'Algérie dispose de stations pilotes (25 mégawatts solaire thermique à Hassi-Rmel, 1,1 mégawatt photovoltaïque multi-technologies à Ghardaïa, 10 mégawatts éoliens à Adrar, 30 KW solaire photovoltaïque à concentration ou CPV au niveau de l'Unité de recherche du CDER à Ghardaïa, plateformes expérimentales du CDER à Alger, Bou Ismaïl, Ghardaïa et Adrar).

S’ajoutent une vingtaine de centrales photovoltaïques installées entre 2014 et 2016 dans les Hauts-Plateaux et le sud du pays d'une capacité de 343 mégawatts par SKTM, filiale de la Sonelgaz, sans omettre les kits solaires et minicentrales solaires autonomes installés dans plusieurs régions du pays pour diverses applications (électrification et pompage).

Dans ce bilan, figurent également un laboratoire de certification des chauffe-eaux solaires du CDER, une laboratoire d'étalonnage des pyranomètres (instrument de mesure du rayonnement solaire) du CDER, quelques usines d’encapsulation des modules photovoltaïques, quelques industries de fabrication de batteries solaires et de chauffe-eaux solaires, quelques installateurs d’équipements solaires à petite échelle et quelques bureaux d’études spécialisés dans le renouvelable, des offres de formation dans le domaine des énergies renouvelables dans le cursus licence-master-doctorat et dans la formation professionnelle. Plusieurs projets de recherche et de développement menés par le CDER depuis plusieurs années.

Au vu des progrès technologiques et industriels en matière d'installation des centrales à énergies renouvelables de grandes puissances et des expériences menées dans plusieurs pays, non seulement en Europe et en Amérique du Nord et du Sud, mais aussi en Asie et même en Afrique, il est possible de déployer de grandes capacités à court et moyen termes.Le verrou technologique étant levé, le défi reste la mobilisation des ressources financières, l'adoption d'un cadre juridique clair et stable définissant les mécanismes de marché et les mesures d'incitation, l'émergence au niveau local d'un tissu industriel et de sous-traitance, et des entreprises EPC (Engineering, Procurement & Construction ou ingénierie, approvisionnement et construction) aptes à réaliser de tels projets seules ou en partenariat.

Il faut dire que nous avons un programme de développement des énergies renouvelables à la hauteur des atouts du pays en termes de ressources renouvelables (solaire, éolien…), des infrastructures de transport d'électricité déjà disponibles, de disponibilité des terres… Il suffit d'accélérer la cadence de sa mise en oeuvre sur le terrain en mettant en place un cadre réglementaire clair et surtout stable qui donne une meilleure visibilité aux investisseurs. Ce cadre ne doit pas concerner uniquement les grandes centrales de l’ordre de centaines de mégawatts, mais le développement d’activités dans les petites et moyennes installations où de nombreuses entreprises nationales publiques et privées de moyenne et petite tailles peuvent y participer. Ce cadre doit également permettre au simple citoyen de s’équiper en énergies renouvelables moyennant des mesures incitatives.

En tant que premier responsable du Centre de développement des énergies renouvelables, vous avez à maintes reprises évoqué le potentiel considérable de l'Algérie en matière d'énergies renouvelables, notamment le solaire, l’éolien, le thermique, l’hydrogène et la biomasse, ainsi que l'importance de l'accompagnement des différents secteurs socioéconomiques ; quels sont les secteurs qui sont les plus aptes à adopter une source d'énergies renouvelables dans son fonctionnement ?

Tout comme l'énergie fossile, classique et conventionnelle, l'énergie renouvelable se déploie dans plusieurs secteurs sans aucune restriction. De la production d'électricité, de la chaleur et de froid jusqu'aux diverses applications dans l'agriculture, l'habitat, le transport, l'environnement… le renouvelable constitue une alternative énergétique à la fois durable et économiquement viable. Il est clair que le premier secteur d'importance est la production d'électricité pour les grandes, moyennes ou petites capacités pour réduire la forte dépendance aux hydrocarbures et les épargner pour développer la pétrochimie ou autres industries dépendant des hydrocarbures (engrais, cosmétiques, pharmaceutiques…).

Cependant, des applications du renouvelable devront être développées dans l'agriculture (irrigation, séchage, conservation, chauffage des serres…), la climatisation, le froid, le dessalement et bien d'autres. Il est important de souligner que le déploiement du renouvelable dans ces secteurs ne Entretien L’ACTUEL - Janvier 2018 - 22 peut atteindre les résultats escomptés sans une vraie politique de rationalisation de l'utilisation de l'énergie et d'efficacité énergétique.

Certains analystes nationaux et internationaux connaisseurs du secteur des énergies renouvelables estiment qu'il est illusoire de croire que les énergies renouvelables vont se substituer totalement aux énergies fossiles, du moins dans un proche avenir ; quelle est votre approche ?

Nous ne sommes pas dans une approche de substitution du fossile par le renouvelable. La stratégie adoptée par l'Algérie est de préserver ses ressources naturelles en pétrole et en gaz, et passer du tout-fossile vers un mix énergétique avec une forte intégration du renouvelable. Nous n'allons pas fermer les centrales à gaz pour les remplacer par des centrales solaires.

D'ailleurs, dans le programme de développement des énergies renouvelables, l'électricité d'origine renouvelable ne constituerait que 27% du mix électrique de l'Algérie à l'horizon 2030. Ce que vous mentionnez est valable pour certains pays ayant décidé de fermer carrément les centrales nucléaires et les substituer totalement par le renouvelable.

Certains pays très développés dans le domaine des énergies renouvelables, comme les pays scandinaves, où les politiques écologiques et environnementales sont très strictes, notamment quand il s'agit des émissions des gaz à effet de serre, ambitionnent de passer au tout renouvelable à l'horizon 2050 ou même avant.

En termes de financement des projets relatifs à l'énergie solaire, l'Algérie a beaucoup investi dans ce domaine, néanmoins, pensez-vous que les montant alloués sont suffisants ?

Selon le bilan que j'ai dressé pour répondre à votre première question, en Algérie, nous ne sommes pas encore au stade du déploiement à grande échelle, et, par conséquent, les investissements déjà consentis ne sont pas consistants. Il convient de souligner dans ce chapitre que les coûts d'investissement dans le renouvelable ont sensiblement baissé partout dans le monde, ces dernières années, grâce au développement technologique et l'internationalisation du déploiement des énergies renouvelables avec de grandes capacités installées dans plusieurs pays. Selon les différents rapports, les coûts vont baisser encore davantage dans un futur proche.

A propos du projet de création d'une centrale solaire de 4.000 mégawatts dans le sud de l'Algérie, un programme ambitieux par le truchement duquel l'Algérie entend diversifier ses besoins énergétiques, quelle est la situation actuelle de ce projet ?

D'abord, il ne s'agit pas de construire une centrale d'une capacité de 4.000 mégawatts. Il est plutôt question de lancer un programme de construction de plusieurs centrales avec une capacité cumulée de 4.050 mégawatts. Ce dossier est géré par le ministère de l'Energie.

En novembre dernier, le CDER a organisé un symposium international sur l'hydrogène renouvelable. Cela voudrait dire que ce thème revêt une grande importance pour les chercheurs du CDER… Selon vous, quels sont les principaux intérêts que cela peut procurer pour le développement surtout industriel ?

Avec l’avènement des piles à combustible et les exigences d’une énergie propre et durable, l’intérêt pour l’hydrogène en tant que vecteur énergétique est devenu une réalité et constitue une vraie piste d’avenir pour la transition énergétique en permettant le développement des énergies renouvelables et des moyens de transport (véhicules, bus, trains) écologiques.

La technologie du «Power to Gas» permet de remédier à l'intermittence des énergies renouvelables en stockant la surproduction d’énergie électrique grâce à leur transformation en hydrogène par électrolyse de l’eau. L’hydrogène ainsi produit peut être stocké et reconverti en électricité grâce à des piles à combustible pour assurer un approvisionnent continu en électricité des consommateurs. Il peut être injecté dans le réseau de gaz naturel et utilisé comme un moyen de chauffage dans les villes. Dans le domaine de la mobilité, l’hydrogène permet de produire de l’électricité à l’aide de piles à hydrogène embarquées en procurant de l'énergie pour les moyens de transport avec moteurs à gaz ou électriques.

Compte tenu du fait que l’hydrogène constitue un bon allié du renouvelable, son développement dans notre pays doit être aussi important que le développement du solaire. C'est parmi les recommandations les plus importantes proposées par les participants au deuxième Symposium international sur l'hydrogène durable, organisé par le CDER, avec le soutien de la Commission nationale de l'Unesco et l'Association internationale de l'énergie hydrogène, ISH2017 à Alger, les 26 et 27 novembre 2017. Conscient que l’hydrogène est au coeur de la révolution énergétique, nous devons d'ores et déjà développer une vision qui nous permettra de maîtriser la technologie de la filière hydrogène dans tous ses aspects.

D'autant plus que l'Algérie possède un double avantage pour l'exploitation de l'hydrogène : un énorme gisement solaire pour la production de l'hydrogène et un réseau de transport du gaz naturel parmi les plus importants au monde en intra-national et entre l'Algérie et l'Europe.

Ceci confère à l'Algérie tous les atouts pour devenir un leader mondial dans la production de l'hydrogène et dans son transport et distribution à travers les gazoducs déjà existants. Tout comme le renouvelable, le développement technologique permet de réduire les coûts de l'exploitation de l'hydrogène. Le plus important pour nous actuellement est de pouvoir maîtriser les technologies de conversion de l'énergie solaire en hydrogène, de son stockage, de son transport ainsi que ses différents usages.

Le couple solaire-hydrogène doit être intégré dans la future stratégie énergétique de notre pays. Dans ce sens, les participants à l’ISH2017 ont recommandé au groupe Sonatrach de s'y intéresser et de l'intégrer dans sa nouvelle vision stratégique. Un nouveau «Hydrogen Council», constitué des groupes majeurs mondiaux d’énergie, a déjà vu le jour en début de l'année 2017 pour développer des réflexions autour de l'usage de l'hydrogène et son rôle dans la révolution énergétique. Ceci démontre que les champions énergétiques mondiaux sont déjà convaincus du rôle que pourra jouer l'hydrogène dans la future géostratégie énergétique mondiale.

Une autre recommandation est de mettre en place, dans le cadre de cette stratégie, un projet pilote solaire-hydrogène en intégrant la conversion solaire-hydrogène, le stockage, le transport, la reconversion en électricité par des piles à combustible et les utilisations dans le chauffage et la mobilité. Un tel projet fédérateur servira à la formation et à la R&D.

L'Algérie est impliquée par le truchement du CDER dans un projet d'évaluation de la culture de la plante énergétique jatropha comme un moyen de promotion de l'énergie renouvelable et durable ; peut-on connaître les premiers résultats obtenus par cette expérience ?

Effectivement, le CDER a participé à un programme de recherche, Jatromed (Evaluation of the energy crop Jatropha curcas as a mean to promote renewable and sustainable energy for the Mediterranean region), qui vise principalement à accomplir une analyse socioéconomique de la viabilité et de la durabilité de la culture de la plante jatropha en Algérie, au Maroc et en Egypte.

La culture de la plante jatropha a été effectuée au niveau d'Adrar à titre expérimental sur un terrain de quatre hectares. Ce projet a permis, entre autres, d'évaluer l'adaptation des génotypes de la plante jatropha dans les conditions climatiques et du sol, de déterminer les génotypes les plus appropriés à notre pays et de collecter les données économiques (inputs/outputs). Par ailleurs, les chercheurs du Centre de développement des énergies renouvelables (CDER) ont réalisé une première évaluation du potentiel de la bioénergie en Algérie.

L'étude, réalisée en se basant sur les données de l'Agence nationale des déchets et publiée dans une revue internationale de renommée (référence : A. Akbi, M. Saber, M. Aziza, N. Yassaa, «An overview of sustainable bioenergy potential in Algeria», Renewable and Sustainable Energy Review 72, 240- 245, 2017), montre qu'il est possible de produire annuellement près de 1.104 millions m3 de biogaz (974 millions m3 à partir des déchets ménagers et assimilés - DMA, 22,91 millions m3 à partir des boues des stations d'épuration STEP et 107 millions m3 à partir des déchets industriels), ce qui est équivalent à la génération de 2.032 gigawatt/heure d'électricité annuellement.

L'étude estime que cette production électrique pourrait couvrir les besoins électriques d'une population de 1,5 million d'habitants. Cependant, en plus de la production d'électricité, le biogaz peut être utilisé pour le chauffage ou comme carburant pour le transport, notamment le transport en commun. Ce travail vise également à montrer que la valorisation énergétique des déchets, en plus des avantages écologiques et environnementaux, pourrait amorcer une dynamique économique à l'échelon local autour de la promotion de la filière bioénergie et ses retombées sur la création des petites entreprises et des emplois chez les jeunes. A l'instar du solaire, de l'éolien, de la géothermie, la bioénergie est une source d'énergie renouvelable à ne pas négliger dans notre pays.

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